Un mythe qui révèle notre époque
Littérature, pop culture, artisanat ou militantisme : les sorcières sont partout. La réhabilitation de cette figure témoigne de la revendication féministe de la puissance des femmes mais aussi d’une aspiration spirituelle à sortir d’un certain rationalisme. Exploration d’un mythe qui me fascine.
Emma
Les rayons des cartes oracles, jeux de tarot et autres ouvrages d’astrologie ou de plantes médicinales grossissent à vue d’oeil chez Cultura tandis que dans les librairies indépendantes, les étals dédiés au féminisme se recouvrent d’ouvrage où l’iconographie évoque rituels, sororité, forêts, bêtes et feu. Citons Viendra le temps du feu de Wendy Delorme qui décrit, dans un futur terrorisant, la résistance des membres d’une communauté éco-féministe néopaïenne, où les hommes sont queer et les femmes comparées aux louves. Un texte qui m’a envoûtée bien que je l’ai trouvé assez cliché.
Dans les ouvrages plus reconnus, il est aussi question de magie, d’écologie et de femmes. Peut-être avez-vous lu le dernier roman de Cécile Coulon, La langue des choses cachées ? Un conte haletant sur un sorcier qui remplace sa mère (sorcière-guérisseuse donc), auprès d’un enfant malade dans un village isolé. Une histoire de malédiction ou comment les souffrances liées aux violences sexuelles se transmettent sur des générations, sur fond de magie.
Je pense aussi au dernier roman de Carole Martinez (autrice du Coeur cousu, magnifique ouvrage sortir en 2007 sur l’histoire d’une... sorcière). Ce nouvel opus, Dors ton sommeil de brute, est un conte écologique sur une femme qui fuit l’emprise de son mari pour se réfugier à la campagne avec sa fille, où un phénomène surnaturel va se produire…
En musique, la chanteuse Solann se définit comme une sorcière réconfortante. Cette sylphide à la longue chevelure noire chante d’une voix éthérée tout en publiant des vidéos sur Instagram où son flow effréné dézingue les mecs qui oseraient émettre des doutes sur sa vision féministe du monde. Je n’accroche pas trop avec le personnage mais c’est certainement à cause de mon esprit critique (la frontière entre empowerment et égocentrisme est parfois mince). En revanche sa voix me fait chavirer et j’ai écouté Rome en boucle.
De la pop culture à la réalité il n’y a qu’un pas et de plus en plus de femmes s’intéressent au néopaganisme, sans forcément le nommer : en cultivant des plantes médicinales, en réalisant des rituels, en célébrant la Samaïn au lieu de la Toussaint… Les pratiques deviennent collectives. Il existe ainsi un comité dédié aux rituels sur l’ancienne Zad de Notre Dame des Landes. Citons aussi le collectif comme« Fichées S comme Sorcières », qui a jeté un sort pour empêcher Bardella d’être élu.
La figure de la sorcière incarne ainsi la femme libre, puissante, émancipée du modèle patriarcal qui la cantonnait à une fonction centrée sur le soin du foyer. Mais elle symbolise aussi une autre façon de voir le monde, moins rationnelle, plus émotionnelle et spirituelle.
En effet, si cette résurgence de la sorcière commence fin XIXe, c’est surtout à partir dans les années 1970 qu’elle est adoptée, années marquées par les luttes féministes mais aussi le développement de spiritualités alternatives (new-âge, wicca etc.) Surtout visible aux USA via la célèbre Starhawk (autrice, militante écoféministe, sorcière et meneuse de cérémonies néopaïennes), l’arrivée de la figure de la sorcière en France est plus tardive. Elle doit beaucoup au livre éponyme de Mona Chollet publié en 2019. Dans cet ouvrage, l’essayiste décrit trois archétypes de la figure de la sorcière : la femme célibataire, celle qui n’a pas enfanté et celle qui est âgée. Mais ce qui m’a le plus marqué dans cet ouvrage est le chapitre de conclusion. Mona Chollet y explique qu’au-delà de ces archétypes, ce retour de la figure de la sorcière témoigne d’un besoin de sortir du rationalisme, d’en finir avec un rapport au monde dominé uniquement par le concept, la raison et l’esprit, au contraire d’un rapport au monde basé sur l’expérience, l’intuition et le corps.
Or, du rationalisme au patriarcat, il n’y a qu’un pas, qui fut allègrement franchi aux XVIe et XVIIe, période justement de la chasse au sorcière. Selon Silvia Federici, dans son ouvrage Caliban et la Sorcière (2004),le capitalisme s’est appuyé sur le rationalisme pourcréer de nouveaux rapports de pouvoir, renforçant le patriarcaten excluant les femmes des sphères de savoir et en contrôlant leurs corps et leur reproduction.En effet, pour fonctionner, le capitalisme a besoin de dominants et de dominés (ou d’exploitants et d’exploités). Comme l’ont montré les féministes marxistes, les activités domestiques (ou « travail reproductif ») sont un travail en soi, dont la sous-valorisation a permis au capitalisme de se développer.
Je glisse ici en passant que, si l’on nous enseigne encore aujourd’hui que le Moyen-âge était une période « obscurantiste », c’est parce qu’on veut nous faire avaler la pilule du capitalisme rationaliste patriarcal. Si le système féodal n’était clairement pas la panacée, pas sûr que les serfs y étaient moins exploité.e que les ouvriers du capitalisme qui a suivi.En outre, les femmes n’avaient pas la place subalterne que l’on leur a ensuite assignée, puisqu’elles pouvaient être autonomes et travailler. D’ailleurs, la féminisation actuelle de l’orthographe des métiers n’est qu’une reprise des termes du Moyen-âge (on disait artisane, charpentière, maçonne et même autrice).
Le capitalisme, on le sait, a accéléré la destruction des écosystèmes et du vivant, considérés avant tout comme des ressources à exploiter jusqu’à la lie. Mais le capitalisme a également étouffé le besoin de spiritualité, grâce au mode de vie consumérisme qui en découle et au développement personnel. Je m’explique : en remplissant le vide existentiel, le consumérisme nous prive de quête spirituelle. Quant au développement personnel, il nous incite à devenir la meilleur version de nous-mêmes. Or cette meilleure version de nous-mêmes, vous noterez qu’elle est rarement plus gentille, altruiste ou tournée vers les autres, mais souvent au contraire plus affirmée, à l’écoute de ses propres besoins, performante… individualiste en somme. Parfaitement compatible avec le capitalisme n’est-ce pas ? (ce serait à développer car, bien-sûr, il y a des ressources géniales dans le développement personnel !)
Malgré tout, consumérisme et développement personnel n’ont pas complètement éteint le besoin de spiritualité, de connexion à plus grand que soi, l’Univers, l’étincelle de vie, Dieu.e, l’Âme du monde, peu importe comment on le nomme.
Sauf qu’en Occident, les religions monothéistes instituées, gangrénées par le patriarcat et figées dans les traditions, ne répondent plus à cette quête spirituelle. De plus, elles ne facilitent pas le lien au vivant non humain et à la Terre. C’est ce décalage avec les aspirations féministes et écologistes qui permis le développement, fulgurant, du néopaganisme. Fulgurant aux USA, où plus d’un million d’Américains se définissent comme néo-païens aujourd’hui, et de plus en plus important en Europe du Nord.
La réhabilitation de la figure de la sorcière répond donc à la fois :
- au besoin de justice envers les femmes et d’autonomie ;
- à la nécessité de sortir de la logique de destruction la nature ;
- au besoin d’une spiritualité qui prenne en compte les enjeux écologistes et féministes.
Mais, comme nous le dit l’historienne Michelle Zancarini-Fournel dans Reporterre, la sorcière reste un mythe, un symbole. Car dans la réalité, les femmes mises au bûcher entre le XVe et le XVIIe, siècle, n’étaient pas puissantes, au contraire, c’était de pauvres et faibles femmes isolées. Et les chiffres, bien que terrifiants, ne sont pas ceux, grossis, que l’on entend habituellement.
Sans me permettre de comparer la condition des femmes occidentales subissant le sexisme du XXIe siècle au destin tragique des femmes torturées et brûlées sur les bûchers au XVI et XVIIe, je suis touchée par la figure de la sorcière. Je suis aussi sensible à l’esthétique associée. J’ai ainsi un jeu de cartes oracles, écrit par deux witch américaines et magnifiquement illustré par l’artiste Tijana Lukovic (voir ci-dessous). Bref, c’est un mythe qui m’inspire et me fascine. Et vous ?
Tijana Lukovic
Cette artiste-illustratrice dessine des scènes « inspirées de la magie, voire de la métaphysique. Elles contiennent des traces de folklore, de conte de fées, de mythologie et d'amour pour la nature tissées dans la vie quotidienne d'une mère, d'une amoureuse des livres ou d'une rêveuse », selon ses mots.
Païen
Je me rappelle avec émotion quand j’ai découvert le travail de Païen, alias Tania Zaoui, en 2022 au marché Klin d’oeil. Cette artiste céramiste et plasticienne créent des pièces animalières, masques et sculptures inspirées de l’imaginaire néopaïen.
Et pour terminer cette lettre, qui aurait dû être envoyée il y a deux mois, je me permets une suggestion de cadeau de Noël qui n’a rien à voir avec les sorcières : mon livre La déco éthique. Un livre qui, au delà des conseils pratiques et des infos techniques, est surtout une invitation à changer son regard sur son intérieur et sa créativité décorative. À offrir à toutes les personnes qui aiment la décoration, qui sont sensibles à l’artisanat et au vintage ou qui s’intéressent à l’écologie !
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Merci et belles fêtes, en 2025, j’essaie d’écrire une lettre par mois !