L'"urban gaze" est de plus en plus dénoncé et il est fondamental de sortir de ce prisme urbain pour parler de comment l'on vit dans les territoires ruraux et ce qu'il s'y joue. Mais sans pour autant occulter des réalités qui sembleraient trop caricaturales pour être dites. Ma réflexion de journaliste rurale.
Je suis tombée sur l’expression “urban gaze” au hasard de mes pérégrinations sur Internet, via les journalistes Emma Conquet et Camille Bordenet. Je connaissais déjà le travail de Camille, journaliste des pages Ruralités du Monde (et autrice du roman Sous leur pas, les années, chez Robert Laffont, que j’ai très envie de lire !), j’ai découvert celui d’Emma, qui vit dans le Lot. Les deux sont récemment passées dans l’émission Arrêt sur images avec le sociologue Benoît Coquard (émission en accès libre !)
Ça faisait longtemps que je ruminais contre les fausses représentations de la ruralité, passées à la moulinette des habitus Parisiens. Je parlais de “domination urbaine” mais la notion d’urban gaze, soit “prisme urbain” est plus précise. Il s’agit de systématiquement parler des territoires ruraux par rapport aux territoires urbains, l’urbain étant ici la référence.
Dans son article dans Frustration magazine, Emma Conquet explique : « on pourrait parler d’urban gaze (ou prisme urbain) pour décrire ce regard citadin (et bourgeois) qui déforme, simplifie et caricature les représentations des territoires ruraux, tout en alimentant un sentiment de supériorité des villes sur les campagnes. »
C’est cet urban gaze qui nourrit le mépris vis-à-vis des ruraux. La fameuse image des bouseux incultes et des petites villes arriérées, encore bien ancrée. Et avec l’augmentation du vote RN dans les communes rurales, de plus en plus d’urbains voient les campagnes comme des nids à beaufs racistes, sans faire de distinction entre le Pays Basque, le Berry ou la Lorraine. Comme le dit Benoît Coquard, dans Arrêt sur Images, « le rural devient une catégorie sociale alors que dans les campagnes, on retrouve toutes les classes sociales. »
Car l’urban gaze uniformise les terroirs, comme si la vie était la même loin des villes. Il y a, bien-sûr, des points communs lié aux caractéristiques même de la spatialisation (j’y reviens plus loin), mais d’un territoire à l’autre, c’est quand-même très différent. Ça l’est d’ailleurs énormément d’une commune à une autre ! De nombreux paramètres font qu’un village est agréable à vivre ou pas, se dynamise ou au contraire décline : le paysage, le patrimoine, l’emploi, la situation géographique (plus on est loin d’une grande ville, plus on évite le phénomène village dortoir) mais l’un des paramètres est indéniablement la volonté politique de l’équipe municipale car si cet échelon a peu de compétences, la commune maîtrise tout de même le foncier, véritable levier sur le logement, les bâtiments publics etc., les subventions aux associations ou encore la cantine scolaire.
L’urban gaze c’est aussi la romantisation des campagnes. On y vivrait dans de grandes maisons avec un grand jardin, une vie plus slow, plus authentique. C’est oublier qu’il y a aussi des maisons de bourgs, mitoyennes et sans jardins. C’est oublier qu’on a l’e-shopping pour se perdre, tout autant que les urbains, dans la sur-consommation : les points relais qui croulent sous les colis et les lockers installés sur les parkings de tous nos supermarchés en témoignent 😅 C’est oublier qu’on multiplie les trajets pour emmener nos gosses à perpète chez l’orthodontiste (sic)... Bref, pas si slow la ruralité !
Cette vision romantique des campagnes va de pair avec une surmédiatisation des bourgeois qui ont “tout” quitté pour ouvrir une “maison de vacances”, soit un gîte haut de gamme décoré par des archi parisiens. Ou ceux qui s’installent loin de “tout” pour vivre de façon autonome avec un grand potager, mais avec le revenu d’un juteux business en ligne (ou de la vente préalable d’une start-up, les économies d’un salaire de CSP++ etc.). Des projets hors-sol, c’est à dire qu’ils auraient pu être montés ici ou ailleurs, facilités par un capital économique élevé, qui n’apportent pas forcément quelque chose aux habitants.
Un article que j’ai eu grand plaisir à écrire pour La Montagne, garanti sans urban gaze 😉
Photo : E.Mayer pour La Montagne
Quand j’ai commencé à travailler comme journaliste rurale, j’avais 26 ans et je voulais montrer à travers mes articles que la campagne, en fait, c’était cool. Comme s’il fallait prouver que non, la ruralité n’était pas arriérée, qu’il y avait des projets aussi innovants voire plus que dans les villes. Mais, j’ai vite compris que répondre à cette idée d’une ruralité arriérée, c’était déjà lui donner du crédit : en jeune néo-rurale charmée, je regardais encore les territoires sous le prisme urbain🤦♀️ Alors je me suis efforcée de ne pas nourrir les clichés sur la vie rurale, évitant le misérabilisme et la romantisation dans mes papiers.
Ainsi, pour Village magazine, la majorité des créateurs et créatrices d’activités sur lequel j’ai écrit ne venaient pas d’une grande métropole, mais de zones périurbaines, motivé·s par une vie plus simple et surtout par la création d’une activité qui impacte réellement les habitant·es (mais sans cette posture insupportable du sauveur des campagnes !). J’ai également traité de nombreux sujets, l’autonomie, tourisme, élevage bio vs antispécisme, ou encore les problématiques/solutions de divers territoires et communes, en me situant du côté de la ruralité mais aussi de l’écologie, conformément à la ligne éditoriale de ce magazine engagé.
J’écris également dans L’Art de vivre à la campagne, magazine pointé par Emma Conquet dans son article de Frustration magazine, car il contribue à montrer “la campagne” comme « une sorte de sanctuaire, un espace hors du temps où les habitants viennent chercher une parenthèse loin des fracas du monde moderne, invoquant “la slow life” de la ruralité. Comme si le travail ne se produisait qu’en ville ». Alors clairement, L’Art de vivre à la campagne n’est pas un magazine politisé. Pour autant, l’on peut y raconter des parcours de vie loin d’être lisses, de personnes loin d’être favorisées.
C’est le cas de Sabine. D’origine ouvrière, elle a crée une activité ferme pédagogique sur l’exploitation agricole de son mari, après une première vie de travailleuse sociale. Sabine n’a pas eu la vie facile. Élever les enfants tout en bossant en IME, parce que son mari, éleveur de veaux sous la mère, était tout le temps à la ferme. Elle a fini en burn-out, puis elle s’est démenée pour créer son activité pédagogique, qu’elle voulait absolument sur la vraie ferme de son mari, avec fumier, bouse et bazar. Et ça marche fort parce qu’elle a un don avec les animaux et avec la transmission. Bref, Sabine, elle était super contente de se voir sur 6 pages, avec de belles photos d’elle et ses vaches highlands. C’était pour elle une vraie reconnaissance.
Ça a été la même réaction pour Hélène, vannière ou pour Claire, ébéniste et tondeur de moutons, et toutes ces femmes qui se donnent à fond pour une activité agricole ou artisanale sur un territoire. Esthétiser, non, ça ne veut pas forcément dire dépolitiser (et si ça vous intéresse, j’ai écrit une longue réflexion sur le sujet dans Grain, volume 6 “beauté”).
Sabine (Ferme de Jolie Fleur), quand elle emmène les gens découvrir les vaches highlands
Photo E.Mayer
Car je vois poindre, derrière la critique très juste de l’urban gaze, une vision potentiellement déformée également. Comme si l’on ne s’autorisait plus à dire une vérité pourtant simple et partagée par la majorité des habitants des territoires ruraux : c’est agréable de vivre ici. Affirmation que j’ai entendue lors de mes reportages dans les trois départements du Limousin (Haute-Vienne, Creuse, Corrèze), aussi bien de la part des nouveaux habitants que des gens originaires du coin, toutes catégories sociales confondues (oui, même Juliette, sans permis de conduire, locataire et mère de trois enfants, qui a longtemps subi d’être sans emploi, apprécie de vivre ici).
On est bien, on a plus d’espace et d’horizon, on est plus proche de la nature. La nature est plus ou moins bucolique selon les régions, c’est vrai. On n’a pas franchement de choix niveau emploi salarié et on galère de ouf avec l’absence de médecins spécialistes et de services publics... N’empêche que tous les ruraux que je connais et que j’ai rencontrés comme journaliste (et laisse-moi te dire que ça fait du monde) ne considèrent absolument pas la vie en grande métropole comme désirable. La majorité critique la métropolisation, parce que c’est une politique d’aménagement qui se fait au détriment de nos territoires. De même, si l’on critique les “bobos urbains”, ce n’est forcément qu’on est réactionnaire, simplement qu’on trouve insupportable le snobisme 😉
S’il faut prendre garde aux rapports de pouvoir et domination, attention également à ne pas tout regarder sous ce prisme-là, au risque d’occulter d’autres réalités. Par exemple, Benoît Coquard explique très justement que l’enfant d’un cadre rural fera les mêmes études que celui d’un cadre du centre de Paris. Oui la proximité de classe sociale atténue la distance à la ville, mais pardon, ces jeunes ne partiront pas avec les mêmes bagages dans la vie : l’un n’aura aucun réseau parisien alors que l’autre oui, et l’un aura un porte-monnaie plus conséquent que l’autre. Faire du droit à Limoges ou à Paris, ça ne coûte pas du tout le même prix et ça n’emmène pas aux mêmes jobs ni aux mêmes revenus.
Le capital financier est un point fondamental selon mois, qu’il ne faut pas atténuer : dans les zones rurales, en général, on gagne moins d’argent et on vit avec moins (même si on a une bagnole et qu’on fait des bornes avec). Donc si on s’installe sur un territoire rural, ou si l’on y reste quand on en est originaire, c’est aussi parce qu’on n’a pas les moyens de vivre ailleurs. Moi, quand j’étais jeune pigiste il y a 20 ans, je n’avais clairement pas les moyens de partir vivre à Paris. Le faible coût de l’immobilier et la possibilité de s’organiser collectivement y ont été pour beaucoup dans mon coup de foudre pour le Limousin !
Enfin, en voulant sortir de l’urban gaze, et critiquer ceux qui s’installent sur un territoire rural en mode sauveur condescendant (et si souvent ignare des réalités locales !), on peut en venir à critiquer de supers initiatives. Je pense aux tiers-lieux, dénigrés dans Arrêt sur Images par Camille Bordenet. J’ai traîné mes guêtres dans un paquet de tiers-lieux ruraux de la région Nouvelle Aquitaine, et ce sont pratiquement toujours des projets collectifs, associatifs, créés par des gens installés sur place, et qui viennent combler des manques identifiés. Je pense à des cafés associatifs qui jouent le rôle du seul commerce du village, et heureusement qu’ils sont là. Certes, les tiers-lieux ont bénéficié de financements issus de politiques publiques descendantes, qui imaginaient des lieux top numériques, mais on a su s’emparer de ces financements pour développer ce qu’on faisait déjà : des lieux hybrides collectifs et contributifs (je dis “on” car je bosse régulièrement avec les réseaux de tiers-lieux). On a su empêcher que le terme “tiers-lieu”, issus de communautés militantes et open-source, puisse être utilisé par tout lieu qui se sent concerné (avec ou sans financements publics dédiés !)
L’équipe de La Maison sur la place à Ambrugeat, café asso & unique commerce du village
(photo E.Mayer pour la Coopérative L’Arban)
Pour finir, je me rends compte en écrivant cette longue lettre, que je suis vraiment passée du côté rural de la force 😂 Je ne m’identifie plus du tout aux urbains et à la vie citadine, mais aussi de moins au moins aux néo-ruraux. Peut-être parce que j’ai grandi à Bourges, loin des grandes métropoles ; que j’ai fait l’école de journalisme de Tours, qui se voulait plus sociale que les autres ; que je n’ai jamais vécu à Paris… Ce qui est sûr, c’est que 20 ans après m’être installée dans la campagne limousine, je me sens rurale et, surtout, d’ici !
Le cri n=°5
Dans le numéro de février du magazine Le Cri, je signe le reportage “Trouver l’amour à Mortroux”, l’occasion de parler de comment l’on vit dans le nord de la Creuse, mais surtout d’amour, de couple, de divorce, de rencontres… Où il s’avère qu’à Mortroux, ces problématiques qui traversent toute la société, sont peut-être plus faciles à résoudre qu’ailleurs. Je vous laisserai juges !! Ah et pour ce sujet, aucun·e expert·e, sociologue ou think tank urbain ne vient donner son avis. On est sur une parole 100% creusoise (plus la mienne 😉)
Bonne lecture !
Emmanuelle